La montée silencieuse des faux experts

Les exemples abondent : dans une grande entreprise ou une administration, un projet numérique confié à un prestataire sans expérience avérée aboutit à une solution inadaptée ou irréaliste. Ailleurs, des décideurs se laissent séduire par des profils charismatiques qui excellent dans l’art de la présentation, mais qui échouent à proposer une vision stratégique cohérente. Cette prolifération de faux experts nuit à la crédibilité du secteur, renforce la méfiance envers les consultants et fragilise les efforts de transformation menés par des professionnels qualifiés.

Ce constat met en lumière un enjeu fondamental : dans un domaine où la transformation opère en profondeur aux niveaux technique, organisationnel et humain, l’expertise ne peut s’improviser.

Des conséquences majeures pour les entreprises et institutions africaines

‘une des conséquences les plus tangibles de cette prolifération de faux experts est la multiplication de projets numériques mal conçus, mal pilotés et, au final, dépourvus de véritable valeur ajoutée. De nombreuses entreprises africaines se sont lancées dans des démarches de transformation digitale sans boussole stratégique claire, souvent sous l’influence de prestataires qui privilégient les effets d’annonce aux résultats concrets.

Sans cadrage clair ni diagnostic approfondi des besoins, ces projets aboutissent à des choix technologiques hasardeux : outils surdimensionnés ou inadaptés, absence d’intégration aux systèmes existants, interfaces mal conçues, ou solutions SaaS déployées sans gouvernance appropriée. Le cas d’une structure publique en Afrique de l’Ouest illustre parfaitement cette dérive : après avoir investi dans un portail numérique sans cartographie préalable des processus ni plan d’adoption, elle s’est retrouvée avec un outil sous-utilisé, générant frustration interne et gaspillage budgétaire considérable.

À cela s’ajoute l’absence fréquente d’accompagnement au changement, pourtant crucial pour réussir une transformation durable. De nombreux « experts » réduisent la transformation digitale à une simple question d’outils ou de présence en ligne, sans prendre en compte les dimensions humaines, organisationnelles et culturelles essentielles au changement.

Cette confusion entre apparence et compétence produit un effet pervers : elle affaiblit les fonctions légitimes de pilotage de la transformation, notamment les directions des systèmes d’information (DSI), les directions de l’innovation ou les Chief Digital Officers (CDO). Ces entités, lorsqu’elles existent, voient leur rôle dilué ou contourné au profit d’intervenants extérieurs plus visibles mais souvent moins qualifiés.

Fréquemment, des projets impulsés par la Direction Générale sont directement confiés à des cabinets externes sans impliquer les équipes internes. Cette exclusion des experts internes compromet la cohérence du système d’information, fragilise le pilotage du projet et crée des tensions organisationnelles. Sur le moyen terme, cette pratique provoque un décalage entre les ambitions stratégiques et les capacités opérationnelles réelles.

En outre, cette confusion des repères alimente une méfiance grandissante envers les discours sur la transformation numérique. Suite aux promesses non tenues, aux livrables sans substance et aux initiatives abandonnées, collaborateurs et cadres en viennent à percevoir le « digital » comme une simple succession de modes managériales dépourvues de profondeur.

Cette situation ralentit considérablement l’évolution de la maturité numérique des organisations africaines. En confiant des projets stratégiques à des profils non qualifiés, on empêche l’accumulation d’expériences structurantes, la capitalisation sur les bonnes pratiques et le développement progressif des compétences des équipes internes.

À l’échelle d’un pays ou d’un secteur, les conséquences sont graves : investissements numériques sans retour mesurable, dépendance croissante aux solutions propriétaires étrangères, prolifération de silos technologiques et incapacité à exploiter efficacement les données. Ces symptômes éloignent les organisations des standards internationaux et diminuent leur compétitivité à long terme.

Dans plusieurs cas, des institutions publiques africaines ont dû revoir intégralement des projets numériques lancés sans cadrage approprié, soit par manque de résultats concrets, soit par incohérence avec les politiques nationales. Cette situation engendre des retards structurels significatifs et un coût d’opportunité considérable, précisément lorsque le numérique devrait servir d’accélérateur au développement économique et social.

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