L’IA en Afrique : le mirage d’une modernité sans socle

Une gouvernance du numérique et de la donnée encore balbutiantes

Au-delà des infrastructures et des systèmes, la gouvernance constitue un autre maillon essentiel du développement numérique qui reste sous-développé dans de nombreuses organisations sur le continent. Plus précisément, la gouvernance des systèmes d’information et des données représente l’un des angles morts les plus critiques de la transformation digitale.

La plupart des institutions publiques souffrent d’une absence de politiques de gestion des données ou se contentent de documents théoriques rarement mis en pratique. On trouve peu de structures équipées d’un référentiel des données, d’un responsable data clairement identifié, ou même d’un simple cadre de classification des informations. Cette lacune entrave considérablement le déploiement de projets d’IA, qui exigent des données fiables, accessibles, traçables et régulièrement actualisées.

La gouvernance des données personnelles, bien qu’encadrée dans plusieurs pays africains par des lois inspirées du RGPD européen, souffre d’un déficit d’application. En Côte d’Ivoire, au Bénin ou au Sénégal, les autorités de protection des données existent mais manquent généralement de moyens humains, financiers et techniques pour faire respecter les normes. Le rapport d’activité 2023 de l’Autorité de protection des données personnelles du Sénégal (CDP) révèle que plus de 60 % des entreprises contrôlées ne respectaient pas les obligations de déclaration ou de sécurisation de leurs fichiers.

Dans le secteur privé, la situation n’est guère plus avancée. La majorité des PME ne disposent ni de politique de cybersécurité, ni de cartographie de leurs actifs numériques. Les données clients sont stockées sans cryptage, les accès aux systèmes ne sont pas journalisés, et les sauvegardes sont irrégulières. Ce manque de rigueur compromet gravement la fiabilité des jeux de données nécessaires au développement de modèles performants d’intelligence artificielle.

Plus fondamentalement, les structures organisationnelles manquent d’alignement pour piloter efficacement une transformation numérique complète. Les DSI demeurent généralement confinées à un rôle purement technique, sans véritable ancrage stratégique. Les directions métiers participent très peu aux projets digitaux, et les comités de pilotage, essentiels à une gouvernance cohérente, sont rares ou totalement absents.

En l’absence d’une gouvernance numérique claire, participative et structurée, les projets d’IA risquent de stagner au stade expérimental, sans apporter de réelle valeur ajoutée ni s’ancrer dans les priorités stratégiques des organisations.

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