Contributeur :
Léonce GBEDJE
Expert transformation digitale
La transformation digitale est aujourd’hui présentée comme un levier incontournable pour moderniser les entreprises, renforcer la compétitivité et réinventer les modèles économiques. En Afrique, ce mot-clé s’est imposé dans les discours stratégiques, les feuilles de route gouvernementales, les conférences sectorielles, et jusqu’aux profils LinkedIn les plus inattendus. L’intérêt croissant pour le numérique aurait pu annoncer un tournant salutaire. Pourtant, il révèle aussi une dérive préoccupante : la banalisation d’une expertise complexe, désormais revendiquée par des profils qui n’en maîtrisent pas les fondements.
Dans de nombreux contextes professionnels africains, on observe aujourd’hui des individus dépourvus de formation technologique ou d’expérience structurée dans la conduite du changement qui se présentent comme « experts en transformation digitale ». Certains surfent sur les tendances, d’autres s’autoproclament consultants après une formation de quelques heures, quand d’autres encore confondent visibilité en ligne et légitimité stratégique. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, fait peser des risques réels sur les organisations, tant en termes de crédibilité que d’efficacité opérationnelle.
Alors que les entreprises africaines s’efforcent de structurer leur maturité numérique, cette prolifération de profils non qualifiés brouille les repères, dévalorise les véritables expertises et compromet la réussite des projets. Il devient donc essentiel de comprendre les mécanismes de cette imposture silencieuse, d’en évaluer les conséquences et d’équiper les décideurs pour qu’ils puissent distinguer la rhétorique vide de la compétence avérée.
Un champ d’expertise devenu terrain d’imposture
En l’espace de quelques années, le terme « digital » s’est hissé au sommet des priorités stratégiques dans les sphères publiques et privées africaines. Porté par les impératifs de compétitivité, de modernisation des services et d’inclusion numérique, il est devenu synonyme d’innovation, d’agilité et de performance. Cependant, cette attractivité s’est accompagnée d’un glissement sémantique : le terme est désormais utilisé de façon excessive et inappropriée, souvent vidé de sa substance.
Les plateformes sociales comme LinkedIn ont amplifié ce phénomène. Une présence en ligne soignée, quelques contenus inspirants et un jargon convenu suffisent parfois à créer une illusion d’expertise. L’effet de halo opère pleinement : quiconque s’exprime aisément sur le digital, en adopte les codes et utilise quelques acronymes paraît en maîtriser les mécanismes. Ce phénomène est significatif. Dans plusieurs pays africains, on constate l’émergence de consultants auto-proclamés, coachs en « stratégie digitale » ou conférenciers dépourvus de fondements technologiques et d’expérience structurée dans le domaine.
Le numérique est devenu une étiquette valorisante, un sésame pour accéder à des marchés en quête de modernité. Il attire désormais des profils dont les compétences sont parfois éloignées des véritables enjeux de la transformation digitale, mais qui excellent à s’approprier un jargon commercial et à adopter une posture d’expert.
Ce phénomène est de plus en plus visible dans les écosystèmes professionnels africains. On y trouve des profils très médiatisés, souvent issus de la communication, du marketing, ou même de secteurs sans rapport avec la technologie ou la stratégie d’entreprise, qui se positionnent désormais comme des acteurs incontournables du digital. Certains établissent des cabinets de conseil dépourvus de méthodologie structurée, tandis que d’autres interviennent dans des conférences sans véritable expertise technique. Cette tendance est alimentée par une demande croissante mais mal définie, où la réputation ou l’éloquence remplace souvent la compétence réelle.


