Contributeur :
Armelle KONÉ
Experte Stratégie & Opération
En Afrique, le marché de l’emploi présente un paradoxe bien connu des professionnels expérimentés : des offres séduisantes sur le papier masquent souvent des réalités internes qui peuvent devenir problématiques. Dans un environnement économique caractérisé par l’instabilité, une gouvernance en développement et un tissu entrepreneurial dominé par des PME fragiles, choisir son entreprise devient véritablement stratégique.
Trop souvent, la décision d’accepter un poste repose uniquement sur des critères superficiels (salaire proposé, titre affiché ou réputation publique de l’entreprise) sans examiner les fondements de sa solidité. Pourtant, certains signaux faibles permettent, dès les premiers contacts, d’identifier les fragilités structurelles d’une organisation : difficultés de trésorerie, désorganisation managériale, absence de vision ou climat social tendu.
Ces faiblesses, non détectées à temps, peuvent transformer une opportunité prometteuse en impasse professionnelle, voire en traumatisme de carrière. L’enjeu n’est donc pas simplement d’instinct ou d’intuition, mais de méthodologie et de discernement.
Un marché opaque : les risques invisibles du recrutement
Le manque de transparence structurel du marché de l’emploi
Dans de nombreuses économies africaines, l’accès à l’information organisationnelle reste embryonnaire. Très peu d’entreprises, particulièrement les PME et structures émergentes, publient des bilans détaillés, des rapports d’activités ou des indicateurs sociaux vérifiables. La transparence, pourtant essentielle pour inspirer confiance, se trouve souvent reléguée au second plan.
Cette opacité s’étend au processus de recrutement lui-même. Dans un grand nombre de cas, l’entretien d’embauche repose davantage sur la dimension relationnelle que sur un processus structuré. Le charisme du dirigeant, la chaleur de l’accueil ou le prestige supposé du poste masquent l’absence de repères concrets : pas de fiche de poste formalisée, pas de grille salariale explicite, ni de projection sur l’évolution du poste à moyen terme.
Cette situation expose les candidats à des risques considérables. En l’absence de données vérifiables, ils sont contraints de s’appuyer sur leur intuition ou des témoignages indirects, ce qui favorise les désillusions. Une organisation peut projeter une image dynamique à l’extérieur alors qu’elle est en réalité minée par des tensions internes, des retards de paiement ou une instabilité stratégique chronique.
Dans ce contexte, l’absence de réponses précises à certaines questions essentielles lors de l’entretien concernant la santé financière, le taux de rotation du personnel ou les objectifs de croissance constitue en soi un signal d’alerte. Savoir interpréter cette opacité comme un indice révélateur, et non comme une simple particularité culturelle, devient une véritable compétence de survie professionnelle.
Des recrutements souvent guidés par l’urgence, pas par la stratégie
Derrière une annonce de recrutement se cache parfois une entreprise en quête de solution immédiate, plutôt que de stratégie à long terme. Dans de nombreuses structures africaines, notamment les PME et startups, les embauches sont souvent réactives : elles répondent à une pression ponctuelle décrocher un contrat, séduire un investisseur, gérer une surcharge opérationnelle plutôt qu’à une vision structurée de la croissance.
Ce recrutement impulsif entraîne souvent des conséquences problématiques. Une fois en poste, le nouveau collaborateur découvre que sa mission manque de clarté, que les objectifs changent constamment et que les moyens promis ne sont pas disponibles. Plus grave encore, il se retrouve rapidement à devoir absorber les dysfonctionnements internes, chargé de « résoudre les problèmes » sans cadre défini ni soutien réel.
Un témoignage publié en 2023 sur la plateforme TechCabal illustrait ce phénomène : une jeune professionnelle recrutée comme responsable marketing dans une startup nigériane de logistique révélait qu’aucun plan marketing n’existait à son arrivée. Elle s’est vu confier la gestion de l’ensemble de la stratégie client, sans budget, sans équipe, ni orientation précise de la direction. La promesse initiale de “bâtir une stratégie ambitieuse” s’est rapidement muée en mission de pompier permanent.
Cette confusion n’est pas réservée aux startups. Même des entreprises bien établies recrutent parfois sans organigramme à jour ni processus d’intégration formalisé. Pour le salarié, les conséquences sont doubles : perte de repères et dilution de sa légitimité dans un environnement où les frontières hiérarchiques restent floues.
Dans un tel contexte, accepter une offre sans vérifier l’intention stratégique du recrutement équivaut à jouer à la roulette professionnelle. Il est préférable de poser les questions pertinentes plutôt que de se retrouver piégé dans un rôle sans direction claire.


