Contributeur :
Léonce GBEDJE
Expert transformation digitale
L’intelligence artificielle (IA) suscite un engouement sans précédent sur notre continent, révélant un paradoxe frappant : alors que gouvernements et organisations privées multiplient les annonces ambitieuses, ils ne disposent généralement pas des fondations numériques essentielles à cette transformation. Conférences, feuilles de route nationales, initiatives de startups, partenariats technologiques… L’IA s’impose comme élément de discours stratégique, devenant même un symbole de modernité pour États et entreprises cherchant à renforcer leur rayonnement.
Cependant, derrière cet élan se cache une réalité moins reluisante. La majorité des structures africaines éprouvent encore des difficultés à établir des systèmes d’information robustes, à formaliser leurs processus métiers ou à collecter des données fiables. Dans de nombreuses organisations, la culture numérique demeure embryonnaire, la gouvernance des données est inexistante, et les dirigeants ne sont que partiellement acculturés aux enjeux technologiques.
Ce décalage soulève une question fondamentale : comment espérer exploiter l’intelligence artificielle sans avoir construit préalablement un socle numérique solide, structuré et résilient ? Sans maturité numérique suffisante, l’IA risque de demeurer une simple illusion technologique, entraînant des dépenses superflues, des attentes non satisfaites et des opportunités manquées.
Un engouement croissant pour l’intelligence artificielle
L’Afrique connaît depuis quelques années un intérêt spectaculaire pour l’intelligence artificielle. Sur le plan politique, plusieurs pays ont lancé ou annoncé des stratégies nationales dédiées. Le Rwanda, pionnier en la matière, a formulé dès 2022 une stratégie nationale d’intelligence artificielle alignée sur sa vision de développement numérique à l’horizon 2030. Le Ghana a suivi en 2023 en établissant un partenariat avec Google AI pour développer des modèles adaptés aux langues locales et aux enjeux de santé publique.
Dans le secteur privé, banques, opérateurs télécoms et grandes entreprises intègrent désormais des solutions d’IA dans leurs processus : détection de fraude, automatisation des services clients et recommandations personnalisées. Des initiatives comme celles de Zenith Bank au Nigeria ou de Safaricom au Kenya illustrent cette dynamique d’exploration technologique.
Cet engouement est également stimulé par une scène tech africaine de plus en plus dynamique. De nombreux hubs d’innovation, comme Data Science Nigeria, MEST Africa ou Kigali Innovation City, organisent régulièrement des bootcamps et hackathons axés sur l’IA. Des compétitions comme le Zindi Africa AI Challenge attirent chaque année des milliers de jeunes talents qui développent des algorithmes prédictifs pour résoudre des problèmes spécifiquement africains.
Sur le plan géopolitique, l’intelligence artificielle est également perçue comme un levier de souveraineté numérique. Les annonces liées à l’IA permettent aux États africains d’affirmer leur engagement dans la quatrième révolution industrielle et de renforcer leur attractivité auprès des investisseurs et partenaires internationaux.
Cette effervescence est indéniable. Cependant, elle masque souvent une réalité plus complexe : les fondations numériques, organisationnelles et culturelles nécessaires à une adoption pertinente et efficace de l’IA sont, dans la plupart des cas, encore largement absentes.


